Steven Spielberg et Peter Jackson sont à bord de la Licorne, et Georges Remi est à l'eau...
(image tirée du site excessif.com)
S'il y a bien une icône de la bande dessinée qui nous a fait (et fait encore) rêver, c'est Tintin, le fameux
reporter créé par Hergé (alias Georges Remi) qui nous a ainsi enchanté pendant 24 albums entre 1929 ("Au Pays des Soviets") et 1986 ("L'Alph-Art" inachevé). Peu avant la mort du dessinateur belge
en 1983, Steven Spielberg devait le rencontrer, mais c'est finalement avec sa veuve qu'il discutera des droits d'adaptation du film, film qui est sorti il y a deux jours dans les salles de cinéma
et que j'ai été voir cet après-midi...
Le film s'intitule "Le Secret de la Licorne" (mais bien sûr !! - j'en rediscuterai plus loin) et dans un film comme celui-là, les premières minutes sont capitales car elles peuvent émerveiller progressivement le spectateur (ou le décevoir considérablement). N'ayons pas peur des mots : le film est une réussite visuelle. L'esthétisme d'Hergé a été respecté quasi-religieusement, que ce soit au niveau des décors, des lieux, des visages, etc. : on s'y croirait ! Bien sûr, les images de synthèse et la capture de mouvements contribuent à cette réussite, facilitant ainsi l'immersion du spectateur dans cette grande BD en mouvement. Hélas, ce sera là mon seul compliment...
"Attention, chérie, ça va trancher !"
La suite de l'article contient des spoilers mais y'aura pas de quoi s'poiler !
Le générique de début est une séquence d'animation digne de celle du début d'"Arrête-moi si tu peux" tourné en 2002
par Spielberg : mignon mais déjà vu. Les premières minutes du film sont émerveillantes, oui, jusqu'au premier tiers du film, c'est-à-dire jusqu'au moment où l'on bascule du "Secret de la Licorne"
vers le "Crabe aux Pinces d'Or" (puisque les scénaristes ont mixé les deux albums en une bouillie infâme), même si un signe précurseur avait déjà sonné le glas pour moi : alors que Barnabé vient
prévenir Tintin chez lui, on aperçoit Tintin qui descend l'escalier, avec une arme dans la main : ce fut le coup de massue et l'Erreur monumentale (avec un "E" majuscule), car Tintin ne choisit
jamais d'être armé, et même si cela était le cas, cela aurait signifié qu'il avait une arme en sa possession chez lui : inadmissible ! Au passage, nous sautons au plafond en apprenant que "Dawes"
est le nom de famille de Barnabé : les scénaristes américains ont donc compilé le prénom du rabatteur des frères Loiseau du "Secret de la Licorne" et le nom de famille du marin ivrogne prénommé
Herbert dont la mort va mener Tintin vers la piste du Karaboudjan dans "Le Crabe aux Pinces d'Or" - et là, on se dit que c'est "classe" comme nom, Barnabé Dawes, hein ?!!! Rappelons enfin que le
scénario a gardé Nestor en tant que majordome du Château de Moulinsart, mais que les frères Loiseau ont été sacrifiés et remplacés par Sakharine en méchant de service...
Pourquoi "Le Crabe aux Pinces d'Or" (CAPD) au milieu du "Secret de la Licorne" (SDLL) ? Pour amener le spectateur à se faire rencontrer Tintin et Archibald Haddock. Et là, le segment du CAPD est fidèle à la BD, quoique entrecoupé des fameux moments de sobriété qui permettent à Haddock de se rappeler de l'histoire de son aïeul le Chevalier François de Hadoque et de Rackham le Rouge (d'une manière mystique diamétralement opposée à la rigueur textuelle du récit dans la BD du SDLL). L'histoire de Hadoque et de Rackham est copieusement charcutée pour notre plus grand déplaisir, et la parenthèse SDLL se referme et nous ramène au CAPD avec une surprise de taille dans l'intrigue : l'apparition inattendue, totalement hors-de-propos et absolument ridicule de Bianca Castafiore à Bagghar qui donne un récital chez Omar Ben Salaad. Sakharine projette en effet d'utiliser la voix stridente de Bianca Castafiore afin de faire voler la troisième Licorne détenue par Omar Ben Salaad et exposée sous un globe pare-balles par le faucon qu'il a dressé (?!?!?!). C'est ainsi que le film s'éloigne définitivement des BDs de Hergé en nous ébahissant avec une scène de poursuite aussi grotesque qu'invraisemblable entre Tintin/Haddock et Sakharine/Allan dans la ville de Bagghar afin de récupérer les trois parchemins. La course poursuite se conclut par un échec pour les gentils : le Karaboudjan repart, laissant Tintin défaitiste avant que Haddock ne lui regonfle le moral et lui fournisse involontairement la solution pour les coincer...
Arrivé à bon port, Sakharine croit avoir gagné mais tombe dans les filets de la police et livre un combat sans merci
contre Haddock dans un duel aussi spectaculaire que risible entre deux grues portières pilotées par les individus en question. Alors que les grues finissent dans un état digne du Titanic juste
avant qu'il ne sombre dans l'océan, Sakharine se complaît lourdement dans sa victoire devant un Haddock médusé, mais se fait tout bonnement chiper les trois parchemins par Tintin qui passait par
là en jouant à Tarzan (c'est ballot, hein ?!!!). Le SDLL refait surface avec Tintin qui superpose les trois parchemins et découvre l'emplacement du trésor de Rackham le Rouge, et quel emplacement
! : le château de Moulinsart !!! Je vais vomir...
Quoi ?!!! Eh ben oui, c'est pas dans l'épave de la Licorne ou sur l'île avoisinante n'existant sur aucune carte, c'est directement au château ! Là-bas les y attend un Nestor fringant, et Tintin et Haddock se rendent directement à la cave, cherchant un passage vers "l'autre cave" dont se souvient Haddock de manière bien pratique. Aussitôt mentionnée, aussitôt trouvée : la deuxième cave est découverte, ainsi que la statue de Saint Jean l'Evangéliste ("L'Aigle de Pathmos") et le globe terrestre à ses pieds. Haddock a le coup d'oeil miraculeux et les connaissances géographiques suffisantes pour repérer un point particulier sur le globe, à savoir une île qui ne devrait pas exister à cet endroit - la pirouette scénaristique censée combler l'absence de visite de l'épave de la Licorne et de l'île d'à-côté, nous montrant en même temps comment pulvériser la BD du "Trésor de Rackham le Rouge" en une milliseconde - et PAF : découverte du trésor après appuyage sur le bouton désigné par cette île. Et quand on croit que c'est fini, on se gourre, car il y a autre chose avec le trésor : un parchemin surprise qui donne l'emplacement du reste du trésor de Rackham le Rouge. Tintin et Haddock se sentent prêts pour poursuivre l'aventure, mais ce sera plus tard, parce que là, c'est la fin du film...
Une trilogie (soit deux films supplémentaires) est prévue en cas de succès de ce premier opus. Personnellement,
j'estime que si 28 ans ont été nécessaires pour concrétiser le projet d'adaptation de "Tintin" au cinéma et que le résultat final, bien que visuellement remarquable, déchiquète les scénarii
originaux d'Hergé et dénature ainsi de manière ostentatoire l'une des figures mythiques du neuvième art, ça ne valait vraiment, mais alors VRAIMENT, pas le coup ! Même John Williams nous pond une
bande originale convenue, sans plus. La série télévisée d'animation franco-canadienne "Les Aventures de Tintin" (réalisée en 1991 par Stéphane Bernasconi) offrait une meilleure prestation que ce
film ! On pourra me traiter de "puriste", mais face à un personnage dont la puissance de la légende n'a d'égale que sa longévité, il convient d'être très respectueux. Quoiqu'il en soit, moi, je
retourne à mes bonnes vieilles bandes dessinées de chez Casterman...